MACHINISME


MACHINISME
MACHINISME

On appelle «machinisme» un ensemble de conceptions et de pratiques nées de la prolifération des machines de production, elles-mêmes produites, et «mécanisme» certaines conceptions scientifiques ou philosophiques qu’on a tirées depuis bien longtemps des principes physiques de la mécanique. M 兀﨑見益兀 et 精﨎﨑益兀, machine et technique, étaient distinguées par les Grecs comme le moyen et l’art de s’en servir, unis dans un système mécanique. La Chine et l’Égypte antiques, Sumer et les Mayas donnaient la primauté au moyen; les Grecs l’attribuèrent au principe qui se dégage de l’art de s’en servir. C’est ce principe qui fonda la possibilité d’une industrie de masse que l’Europe appelle aujourd’hui «moderne». Cette possibilité devint réalité efficace lorsque les populations de machines fabriquées furent si puissantes, nombreuses et variées qu’elles posèrent des problèmes nouveaux propres à l’économie, à la sociologie et à la politique, c’est-à-dire à l’art de gouverner et d’entretenir les sociétés humaines, animales et végétales. La prolifération et la nature des machines mettent ainsi en cause les relations entre les personnes, les groupes et les classes, notamment sous la forme des modes d’appropriation des produits. Dès lors, sous le terme de machinisme on peut saisir tous les aspects fondamentaux de la civilisation qui se déploie aujourd’hui sur la Terre entière, sur son satellite, et même bientôt peut-être sur d’autres planètes.

Le terme lui-même, avec son «isme» abusif, est vulgaire. Il ne désigne souvent qu’une philosophie populaire imprécise. Aussi parle-t-on plutôt de civilisation technique que de civilisation machiniste. On se réfère ainsi aux principes qui permettent la construction de machines, plutôt qu’aux objets eux-mêmes. C’est donner toute l’extension permise au principe mécanique (ou machiniste), c’est-à-dire à une variété immense de moyens dont la science découvre enfin l’unité épistémologique.

1. Histoire du machinisme

Naissance de la machine

Deux éléments sont essentiels au départ: l’énergie et les mécanismes de transmission, les chaînes cinématiques au bout desquelles se trouve l’outil. L’énergie humaine, la plus différenciée parce que le corps comporte lui-même des mécanismes remarquablement agencés, fut la première employée. Le ressort, au début simple perche flexible qui emmagasine sous forme potentielle l’énergie mécanique qu’on lui donne, fut exploité très tôt, de même que le levier qui constitua la première chaîne cinématique d’où découlent toutes les autres. Il était dès lors possible de concevoir quelques machines extrêmement simples. En fait, avec l’outil, le corps humain fait office à la fois de source d’énergie, de convertisseur et de machine.

À une époque reculée, qu’il est difficile de préciser, des éléments nouveaux apparurent. On songea à se servir de certaines énergies naturelles, du vent en particulier dont l’utilisation donna naissance à la marine à voile, de l’énergie des animaux domestiqués, plus puissante que l’énergie humaine, mais sensiblement moins différenciée et qui ne peut guère s’appliquer qu’à la traction. Le progrès le plus important devait porter sur les chaînes cinématiques. Les Anciens utilisaient, outre le levier, ce qu’ils appelaient les machines simples: poulie et treuil qui sont des combinaisons du levier et de la roue, plan incliné, coin et vis. Il ne paraît pas qu’à l’origine ces éléments nouveaux aient permis un grand essor du machinisme.

L’Antiquité

Il semble que le machinisme ait commencé réellement à se développer en Grèce à partir des VIe et Ve siècles, grâce à l’apport de techniques en provenance du Proche-Orient.

L’effort porta au début, d’une part, sur les machines de guerre, avec l’emploi du nouveau ressort formé de nerfs tordus, et, d’autre part, sur les appareils de levage dont le principe essentiel est, grâce aux leviers, aux poulies et aux moufles, la démultiplication des forces. La colombe d’Archytas est le premier exemple de ces automates qui jouèrent un rôle considérable dans la découverte des combinaisons de mécanismes.

C’est à l’école d’Alexandrie, à partir du début du IIIe siècle avant notre ère, que l’on doit certainement la constitution du machinisme antique. Héron d’Alexandrie et Philon de Byzance rassemblèrent, après leur maître Ctesibios (IIe siècle av. J.-C.), toutes les découvertes faites alors: Archimède s’insère parfaitement dans ce groupe. Machines de guerre et appareils de levage tiennent toujours une place de choix; il ne s’y ajoute aucune énergie nouvelle, mais les assemblages de mécanismes se sont multipliés, même si certains ne sont encore utilisés que dans les automates et ce qu’on a appelé la physique amusante. Le cylindre et le piston, pompe aspirante et foulante (pour l’eau et pour l’air), l’arbre à cames, les roues dentées et les lanternes étaient les plus riches d’avenir. Dans les automates, les combinaisons ingénieuses (écoulement de l’eau, chute d’un poids), associées à des mécanismes où l’arbre à cames tient une place primordiale, annoncent une lointaine programmation.

La plus grande partie de la machinerie antique repose ainsi sur le levier, sur les ressorts et sur les mouvements circulaires. La science, dès cette époque, a donné la théorie de la démultiplication grâce aux leviers et à la combinaison de cercles. Le mouvement circulaire est d’autant plus important qu’avec des manèges il peut transmettre de grandes forces. C’est la longueur du diamètre de la roue d’écureuil qui fait la puissance de l’appareil. Aux abords de l’ère chrétienne apparaît l’énergie hydraulique, utilisée dans des moulins à eau; mais le régime des cours d’eau dans les régions sèches en ralentit l’essor. D’une façon générale, l’usage d’un seul matériau, le bois, sensible à l’usure et aux frottements, limitait encore singulièrement le développement du machinisme.

Le Moyen Âge

Le Moyen Âge n’a guère innové, mais il a connu une extension considérable des machines que lui avait léguées l’Antiquité. En quelques domaines, toutefois, cette époque a fait preuve d’une certaine originalité.

L’usage de l’énergie hydraulique a été très généralisé au Moyen Âge: les roues dentées et les engrenages permettaient d’y adapter les broyeurs et les meules, l’arbre à cames, les marteaux, les maillets et les soufflets à contrepoids, le ressort enfin des mouvements rectilignes alternatifs (scies). Aussi n’est-il pas étonnant que le nombre des moulins à eau se soit multiplié à partir du milieu du XIIe siècle. L’énergie éolienne fait son apparition vers la fin du XIIe siècle avec le moulin à vent, plus lent cependant à se répandre. Le Moyen Âge disposa ainsi d’une énergie infiniment plus considérable que celle qu’avait connue l’Antiquité.

Deux «inventions» médiévales qui ne sont pas à proprement parler celles de mécanismes ont facilité le développement des transports: la ferrure à clous et le collier d’épaule permirent une meilleure utilisation du cheval auparavant gêné par la fragilité de ses sabots et par le mode d’attelage. Le gouvernail d’étambot eut sans doute alors moins d’importance; la transformation des voilures devait révéler plus tard toute son utilité.

Avant le Xe siècle déjà, l’Occident médiéval a abandonné l’artillerie antique fondée sur la torsion de nerfs et adopté une artillerie à contrepoids, plus puissante et plus précise. Enfin, dans le domaine des appareils de levage, au milieu du XIIIe siècle apparaît le vérin, preuve de la connaissance nouvelle de l’écrou.

La Renaissance

C’est à la Renaissance que l’humanité occidentale prit véritablement conscience de l’intérêt de la machine, de son universalité, de la possibilité de son développement infini. Les carnets d’ingénieurs, en particulier ceux de Léonard de Vinci, la multiplication des «théâtres de machines» en sont des preuves manifestes. Ce phénomène tient à des causes nombreuses qui apparaissent au lendemain des grandes crises du XIVe siècle: causes économiques (essor du grand commerce et de la production) ou politiques (centralisation des États, politiques mercantilistes), et causes techniques (transformations de la métallurgie dues à l’utilisation des hauts fourneaux pour la production de la fonte, à la fin du XIVe s.).

L’énergie hydraulique demeure la principale source d’énergie. Les essais sur la vapeur, de Léonard de Vinci à Salomon de Caus, ne reflètent encore que la découverte par Héron d’Alexandrie d’une puissance que l’on ne sait pas utiliser. Quelques progrès se manifestent dans les convertisseurs. On s’efforce de donner au moyen des aubes inclinées un meilleur rendement à la roue de moulin; dans la seconde moitié du XVe siècle, des dessins représentent des turbines à eau primitives. Grâce au toit tournant, le moulin à vent prend, dans certaines régions, son véritable essor. La transmission de l’énergie à distance, souvent évoquée, ne reçoit que des solutions simplistes et difficilement réalisables.

Il en est autrement pour les mécanismes de transmission où une découverte capitale eut lieu, probablement à la fin du XIVe ou au début du XVe siècle: le système bielle-manivelle qui transforme un mouvement circulaire en un mouvement rectiligne alternatif, ou vice versa. Alors devenaient possibles tous les appareils mus par une ou plusieurs pédales: les tours autrefois à perche ou à arc et par conséquent alternatifs, le rouet, les meules. Le nouveau mécanisme pouvait également être employé pour les pompes aspirantes et foulantes, ce qui fournit aux mines un puissant moyen d’épuisement de l’eau. Désormais, toutes les chaînes cinématiques classiques existent et avec elles tous les moyens d’une mécanique traditionnelle encore employée aujourd’hui. Tout au plus certains perfectionnements de détail pourront-ils intervenir: engrenages, courroies de transmission.

Outre ces quelques exemples, la Renaissance a introduit la machine dans tous les domaines. Seul un échantillonnage est possible ici. Une production métallurgique accrue demandait des moyens de mise en forme plus développés. C’est à la fin du XVe siècle et dans la première moitié du XVIe que naissent le laminoir, la fonderie, la tréfilerie hydraulique, tous instruments qui mécanisent largement la production sidérurgique, et même métallurgique dans son ensemble. Si le textile a connu moins de bouleversements, deux machines firent cependant l’admiration des techniciens: le moulin à tirer la soie, probablement né à Bologne à la fin du XIVe siècle, et l’étonnant métier à faire les bas, inventé par l’Anglais William Lee à la fin du XVIe siècle, et dont Diderot, dans l’Encyclopédie , vantait encore l’ingéniosité deux siècles plus tard. Léonard de Vinci s’essaya, mais sans grand succès, à imaginer des métiers automatiques, des tondeuses mécaniques.

Les recueils de cette époque font état d’innombrables machines, montrant ainsi tout l’espoir qu’on avait dans des combinaisons mécaniques dont beaucoup relevaient de la pure imagination, dont quelques-unes se trouvaient immédiatement réalisables.

L’«automobile» de Francesco di Giorgio mettait en œuvre des vis sans fin mues par des cabestans à bras et témoignait d’un curieux essai de roues avant à la fois motrices et directrices. Et que dire de la machine à voler de Léonard de Vinci? Ce goût prononcé de la mécanique avait, dans le concret, des limites: insuffisance de connaissances théoriques, absence de matériaux adéquats malgré les progrès de la métallurgie.

Outre des réalisations remarquables, le génie de la Renaissance tient une bonne part à la mise en place de problèmes fondamentaux du machinisme. C’est à ce titre que les recherches de Léonard de Vinci prennent toute leur valeur: recherches sur les engrenages, sur les roues de moulin, sur le frottement, sur l’usure. Au-delà, il ne s’agit pas seulement de faire de la machine un instrument universel, il faut encore en faire un producteur parfait, unique raison de sa substitution à un travail artisanal, alliant la beauté du produit à son moindre coût. De là sont nées deux idées qui sont à l’origine du machinisme moderne, l’automatisme et la régulation.

À l’époque de la Renaissance, l’automatisme n’est encore qu’un espoir. La machine que pourrait faire tourner un âne est en quelque sorte le prélude à l’homme artificiel qui hantera les esprits, de Descartes à Vaucanson. Encore bien imparfaite, la machine à tricoter les bas allait dans ce sens. Il faudra attendre deux siècles pour voir s’esquisser les premiers automatismes.

Plus difficile à imaginer, la régulation apparut cependant plus tôt à travers une série de machines très différentes les unes des autres. La première de toutes fut certainement l’horloge à poids dont les premiers exemplaires peuvent être datés du milieu du XIVe siècle. Il fallait en effet régulariser la chute d’un poids. La roue de rencontre était liée à un régulateur, simple bras placé sur l’axe tournant et chargé à ses deux extrémités de poids non fixés. Tous les éléments y étaient: l’inertie, le déplacement des poids pour assurer la régularité du mouvement dans le temps. Le régulateur à boules, qui fit l’une des gloires de James Watt, paraît bien avoir été entrevu par Francesco di Giorgio, dans la seconde moitié du XVe siècle. Citons enfin le baille-blé, mécanisme installé dans les moulins pour la distribution du blé sur la meule, qui représente sans aucun doute le premier autorégulateur. Dans les carnets de Léonard de Vinci, ce problème est évoqué à plusieurs reprises, en particulier pour la production d’un fil régulier au moyen du rouet.

Dans l’ensemble, le machinisme classique est celui de la Renaissance. Les notions de stabilité, de perfection excluaient d’ailleurs celle de progrès. Il y eut bien quelques idées neuves, mais l’inexistence de travaux concernant cette période rend malheureusement difficile tout exposé général.

Si l’on excepte les essais de machine à vapeur, sur lesquels on reviendra, les innovations dans le domaine de l’énergie sont à peu près nulles: l’énergie hydraulique demeure la source principale. Les travaux de Leonhard Euler sur les turbines, les réalisations du Bazacle dans la région de Toulouse en France furent à peu près sans portée. L’idée de Christiaan Huygens d’un moteur à poudre fut un simple jalon dans une longue histoire.

Le machinisme usuel ne subit pas de grandes modifications. Tout au plus peut-on signaler les efforts de certains ingénieurs pour résoudre, souvent de façon compliquée et malaisée, certains problèmes: il n’en est pas de meilleur exemple que les recherches du Suédois Christopher Polhem pour les machines d’extraction minière, à l’aube du XVIIIe siècle. Il faudrait faire un recensement exact des machines qui figurent dans l’Encyclopédie de Diderot: on y trouverait sans aucun doute un traditionalisme qui correspond certainement à la réalité. Une analyse précise des «machines approuvées par l’Académie des sciences de Paris» permettrait de déceler certaines directions de recherche.

La Renaissance avait buté, semble-t-il, sur ses deux idées essentielles, l’automatisme et la régulation. Du début à la fin du XVIIIe siècle on fit en ces domaines des progrès considérables: citons les métiers à soie de Basile Bouchon à cartes perforées pour les tissus brochés et les automates de Jacques de Vaucanson et de Pierre Jaquet-Droz fondés sur des arbres à cames. Dans les deux cas, il y a inscription, dans un système donné de mécanismes, d’une série d’opérations successives.

Il semble que ce soit dans le domaine de la soie que l’automatisme et la régulation aient été le mieux intégrés dans les techniques traditionnelles. L’œuvre de Vaucanson est à cet égard très importante, quoique limitée: seuls des indicateurs destinés à déceler une malfaçon sont mis en place, mais son tour à filer la soie est une tentative de régulation automatique.

Essor du machinisme

La révolution technique anglaise du XVIIIe siècle marque le triomphe définitif du machinisme. Les nécessités d’une production largement accrue, la disposition de matériaux plus facilement utilisables (métal) entraînent naturellement une mécanisation plus poussée. La machine, dans beaucoup de domaines, prend alors en quelque sorte en charge l’outil, la machine-outil va faire son apparition.

La machine à vapeur symbolise le nouveau système technique. Après des essais plus ou moins fructueux de Denis Papin et de Thomas Savery, l’appareil est mis au point en 1712 par Thomas Newcomen et prend, entre 1772 et 1782, sa forme définitive avec James Watt. Postérieurement, les perfectionnements ne porteront que sur des détails dont l’un des plus importants est la chaudière tubulaire de Marc Seguin, mise en service à partir de 1827-1828. Utilisée dans les mines pour l’exhaure de l’eau, la machine à vapeur doit son expansion à la mécanisation d’un grand nombre de fabrications. Jouffroy d’Abbans l’adapte à un navire (1766), Joseph Cugnot à une voiture (1769), inaugurant ainsi l’ère des transports à vapeur.

C’est sans doute dans le textile que les progrès furent les plus spectaculaires, suscités pour une bonne part par les déséquilibres qu’ils provoquèrent successivement dans la production. La navette volante de J. Kay en 1735 puis la Jenny en 1770 entraînent la mécanisation de la filature. Le tissage s’adapte également en deux étapes: d’abord grâce au métier de Richard Arkwright en 1767, puis au métier automatique d’Edmund Cartwright en 1784. Vers la fin du siècle, les industries lainière et cotonnière sont en possession de machines perfectionnées. En France, le même processus intervient pour la soie. Entrevu par de Gennes, le métier automatique pour tisser la soie fut réalisé par Vaucanson en 1744-1745. L’égreneuse de coton est inventée en 1793 par l’Américain Withney.

Il semble que la mécanisation n’ait pas atteint aussi largement les autres industries. Il y eut cependant des exceptions notables. La fabrication du papier au cylindre fit mise au point par les Hollandais vers le milieu du XVIIIe siècle. La machine continue est inventée par Robert, à l’extrême fin de ce siècle.

Beaucoup moins connue est l’apparition de la machine-outil. C’est seulement à partir du milieu du XVIIIe siècle, semble-t-il, qu’on a pensé à relier directement l’outil à la machine qui, auparavant, n’était destinée qu’à donner le mouvement nécessaire. On en peut citer quelques exemples qui touchent aussi bien au travail du bois qu’à celui du métal: la machine à raboter de Focq (1751), le tour à charioter de Vaucanson (1760) et le tour à fileter de Senot (1795) pour les Français, la machine à aléser de Wilkinson (1772) et le tour à fileter de Maudslay (1798) pour les Anglais.

Il ne paraît pas qu’il y ait eu de grandes modifications dans la conception des chaînes cinématiques: la transmission planétaire imaginée par Watt fut rapidement abandonnée. L’usage du métal permet de fournir des engrenages infiniment plus résistants et de réaliser des engrenages irréguliers dont on avait eu l’idée dès le XVIe siècle. L’apparition de machines plus puissantes conduit au perfectionnement de leurs différents organes: balanciers, cylindres et pistons, pour ne citer que le cas de la machine à vapeur.

L’ensemble mécanique de la fin du XVIIIe siècle devait être perfectionné et étendu dans la première moitié du siècle suivant, tout en demeurant dans la ligne exacte de ce qui avait été fait ou imaginé antérieurement: il n’y a pas rupture, mais développement.

La machine à vapeur fut définitivement adoptée par les moyens de transport. Les premières locomotives datent du début du XIXe siècle, avec George et Robert Stephenson, et l’invention de l’hélice (F. Sauvage, 1832) permettra l’utilisation de la machine à vapeur pour la propulsion des navires. Les difficultés du transport du charbon conduisirent à améliorer le rendement des machines hydrauliques. En 1827, Benoît Fourneyron réalisa la première turbine à eau; elle fut perfectionnée, vers le milieu du XIXe siècle, par J. B. Francis. C’est pour actionner ces turbines que l’on songea à augmenter la hauteur des chutes d’eau et à amener l’eau par des conduites forcées: la chute de Sankt Blasien, en Forêt-Noire, installée en 1835, avait 114 mètres.

Dans le domaine industriel, les progrès consistèrent à automatiser davantage les machines existantes, à inventer les séries manquantes et à développer considérablement l’usage des machines-outils. Ils furent continus dans le textile: l’automatisme complet fut obtenu dans la filature grâce aux machines self-acting qui se répandirent à partir de 1830. Le métier mécanique fut également constamment amélioré. L’égrenage mécanique à rouleaux pour fibres longues de Mac Carthy date de 1845. C’est à peu près à la même époque qu’apparaît la peigneuse de Josué Heilmann (1844). Dès le Premier Empire, Joseph-Marie Jacquard avait créé son métier automatique pour les tissus façonnés et Philippe de Girard avait réalisé la machine à filer le lin (1813).

La métallurgie connaît des perfectionnements analogues. Les laminoirs deviennent plus puissants et plus précis. La seule grande invention est le marteau-pilon à vapeur d’Eugène Bourdon et de James Nasmyth (1841).

En cette première moitié du XIXe siècle, le développement de la machine-outil demeure assez lent: il s’agit presque toujours de perfectionnements. Ainsi en est-il de la machine à raboter de Roberts (1817), du tour manège de J. G. Bodmer (1839), de la normalisation du filetage des vis par Joseph Whitworth (1841), du tour revolver à huit outils de John Fitch (1845). Il faut signaler les essais de machines à coudre par B. Thimonnier en France (1829), par Elias Howe aux États-Unis (1845).

Il convient de noter l’importance de machines nouvelles, les machines agricoles. C’est en 1834 que C. H. McCormick réalisa sa première machine faucheuse. L’essor des moissonneuses fut très rapide et permit la mise en valeur des immenses terres américaines.

Triomphe du machinisme

La période qui va du milieu du XIXe siècle à la veille de la Première Guerre mondiale marque le triomphe définitif de la machine. Ce nouveau système technique sur lequel nous vivions il y a encore quelques années s’établit en deux étapes, autour de 1860, et entre 1880 et 1895. Une énumération complète des réalisations est impossible: aussi convient-il de classer et de systématiser au maximum.

Dans le domaine de l’énergie, les découvertes furent nombreuses. Il s’agissait de trouver des moteurs mieux adaptés, plus puissants et plus rentables, donnant une énergie disponible diversifiée et à meilleur marché. Chaque convertisseur d’énergie a ses limites: lorsqu’elles sont atteintes, il faut passer à un autre type. Vers 1850, la turbine à eau et la machine à vapeur alternative étaient près d’atteindre leurs limites. Pour les premières, il ne pouvait plus être question que d’augmenter la hauteur des chutes: Aristide Bergès, à Lancey, en 1869, lançait la «houille blanche». Quant à la machine à vapeur, la surchauffe permit d’atteindre les rendements limites. Un pas important devait être réalisé par la turbine à vapeur: les recherches de Gustaf De Laval (1876) et de C. A. Parsons (1888) aboutirent à un résultat positif.

Les moteurs à explosion et à combustion interne furent lentement mis au point. Huygens en avait peut-être eu l’idée. Dans le deuxième tiers du XIXe siècle, des ingénieurs italiens trouvèrent certains éléments essentiels, en particulier l’allumage par étincelle électrique. Le Belge Étienne Lenoir réalisa le premier moteur à gaz (1860). La définition par Alphonse Beau de Rochas, en 1862, du cycle à quatre temps donna l’élan. Nikolaus Otto, en 1867 et en 1877, réalisa les premiers moteurs à explosion. C’est en s’appuyant sur le cycle fermé de Carnot que Rudolf Diesel, après avoir cherché à perfectionner la machine à vapeur, inventa (1897) un moteur fonctionnant avec de l’air suffisamment comprimé pour que l’élévation de la température qui en résulte suffise à enflammer sans dispositif d’allumage électrique de fines particules de combustible injectées dans la chambre de combustion. Le système d’injection et le haut taux de compression permettent d’employer un combustible moins raffiné et en moins grande quantité, d’où un coût réduit de l’énergie produite.

L’invention de la dynamo par Gramme (1869) donna à l’électricité toute sa valeur industrielle. On découvrit rapidement que la nouvelle machine était à la fois productrice et réceptrice. Marcel Deprez, en 1881, réalisa les premiers transports à distance de l’électricité. Le moteur électrique demeurait néanmoins tributaire d’une autre énergie, énergie hydraulique ou vapeur, ce qui donna tout leur prix aux hautes chutes et à la turbine à vapeur.

Les moteurs permirent une accélération sensible des transports: turbines à vapeur et moteurs Diesel se substituèrent dans la navigation aux vieilles machines alternatives que conservèrent cependant les locomotives. Le moteur à explosion provoqua l’apparition des automobiles (1885, Gottlieb Daimler et Carl Benz), bientôt des premiers avions (Robert Whitehead en 1901). Siemens, en 1903, lance la locomotive électrique, Klose, en 1906, la locomotive Diesel.

La machine intervient aussi, et cela est important, dans le domaine de la diffusion de la pensée. La rotative de Bullock est de 1863, la linotype de Mergenthaler de 1884. La machine à écrire naît en 1864 et 1869. L’électricité rend possible le télégraphe de Samuel Morse (1837-1843), le téléphone de Graham Bell (1876). La photographie précède et permet l’invention du cinéma (1895). La T.S.F. (télégraphie sans fil) est de 1897.

La machine-outil connaît son véritable développement, surtout aux États-Unis, et facilite beaucoup la fabrication des pièces qui entrent dans les machines: fraiseuse universelle de S. G. Brown et L. Sharpe (1862), tour semi-automatique à tourelle revolver de Hartness (1862), tour automatique de Spencer (1870), machine à tailler les engrenages coniques de Gleason (1874), machine à rectifier universelle de Brown et Sharpe (1876), machine à tailler les engrenages droits de Fellow (1896).

Une énergie disponible plus abondante et plus variée, des matériaux également nombreux et variés (les aciers spéciaux, nés à partir de 1880, donnent naissance à un outillage plus résistant), des mécanismes lubrifiés en métal, quelques organes enfin réalisables (par exemple la chaîne articulée d’André Galle au début du XIXe siècle) ont permis le prodigieux essor de la machine-outil.

Dans la production industrielle, l’automatisation et la puissance dominent. Dans l’industrie textile, les opérations essentielles sont désormais entièrement mécanisées et automatisées (filature et tissage). Ailleurs, la standardisation des modèles (par exemple gants et chaussures) permet une certaine mécanisation et conduit à la production de masse. Il devait en être de même pour la confection, rendue possible par l’existence de la machine à coudre. D’autres industries ne connaissent qu’une mécanisation lente et progressive. Il en est ainsi pour la métallurgie. Dans les hauts fourneaux, on note l’apparition des chargeurs. À la forge, les presses remplaceront le vieux marteau-pilon à vapeur, tandis que les laminoirs réversibles facilitent grandement le travail. Il s’agit davantage d’un perfectionnement que d’un changement de système technique: le véritable progrès technique ne réside pas dans la machine, mais dans les qualités du produit.

Le machinisme agricole se développe également: les moissonneuses-batteuses se multiplient et se perfectionnent, le tracteur remplace les anciens modes de traction des outils agricoles.

Dans l’ensemble, c’est surtout par son extension, par sa généralisation que la machine a pris de l’importance, beaucoup plus que par de spectaculaires nouveautés. Le monde qui s’achève à la veille de la Première Guerre mondiale avait en fait transformé les vieilles techniques classiques beaucoup plus dans la nature des produits que dans l’imagination créatrice d’un machinisme nouveau. Les progrès de la métallurgie et de la chimie en témoignent abondamment et l’évolution de cette dernière a infiniment plus de valeur que l’invention, en 1907, par Owen, de la machine à fabriquer automatiquement les bouteilles. Si, en 1814, le Times est le premier journal imprimé grâce à une machine à vapeur, l’énergie hydraulique fut, en France, la principale énergie jusqu’en 1881. L’histoire du machinisme, trop souvent réduite à des listes d’inventions, ne doit pas négliger les perspectives concrètes dans lesquelles elle s’inscrit.

Le machinisme contemporain

Tout autre est la situation contemporaine. Le machinisme a littéralement envahi la production industrielle, voire la vie quotidienne et individuelle. Des machines-transfert et auto-adaptatives aux machines à laver le linge ou la vaisselle, des laminoirs continus à l’ouvre-boîte, tout semble tendre à une mécanisation universelle.

Le domaine de l’énergie demeure au centre des préoccupations puisque la machine est intégralement tributaire de la force motrice qui l’anime. Les sources d’énergie ont évolué: le charbon minéral s’efface progressivement devant les produits pétroliers; la seule grande innovation est l’utilisation de l’énergie atomique, mais là encore la nature de la source énergétique compte moins que le convertisseur qui la transforme en travail.

C’est à l’imitation de la turbine à vapeur que fut imaginée la turbine à gaz, cependant difficile à réaliser puisque le travail de compression se trouve fait en dehors de la chambre de travail et nécessite donc un transvasement. Les progrès réalisés dans la métallurgie donnèrent des matériaux résistant aux hautes températures: le rendement du moteur augmente en effet avec la température admissible devant la turbine.

Le principe de la réaction est à l’origine de tous les procédés de propulsion dans les fluides. Il consiste à communiquer, à une portion de fluide, au moyen d’organes convenables, une poussée vers l’arrière et à faire naître ainsi, sur ces organes, une réaction vers l’avant, origine de la propulsion. Si ce principe est celui de la rame, de l’hélice ou de jets de gaz, on donne le nom de propulsion par réaction à la propulsion dans laquelle le fluide est éjecté par la machine après avoir été préalablement comprimé, puis échauffé par l’inflammation d’un combustible. Le réacteur n’est avantageux qu’aux grandes vitesses: l’aviation et les missiles doivent être ses principaux clients. Dans le turboréacteur, la compression du fluide est assurée par un compresseur centrifuge ou axial actionné par une turbine à gaz, elle-même alimentée par une partie de l’énergie du fluide. Le statoréacteur est un réacteur dans lequel on a supprimé tous les organes mobiles (le compresseur et la turbine qui l’entraîne). La compression est alors assurée par la transformation de la force vive d’arrivée de l’air en pression. Ce type de propulseur ne développe aucune poussée au point fixe et doit donc être complété par un autre propulseur pour être mis en route. Les premières réalisations de ces types de propulseurs furent les V1 allemands de la Seconde Guerre mondiale.

La fusée obéit à un principe analogue à celui des réacteurs, en ce sens que la propulsion est également obtenue par l’éjection à grande vitesse d’un fluide vers l’arrière, mais on ne fait plus appel à l’air ambiant comme carburant. Le fluide est entièrement produit par réaction chimique à l’intérieur de la tuyère. Réalisée pour la première fois avec les V2 allemands, cette dernière technique a été très développée.

Depuis la Première Guerre mondiale, et surtout depuis la Seconde, le machinisme est passé de la mécanique classique à l’automatisation, c’est-à-dire à la création de machines où il n’y a plus aucune intervention humaine, surveillance et réparations exceptées. Cela a été rendu possible par une utilisation généralisée de l’électronique, par des matériaux de mieux en mieux adaptés, plus que par la découverte de mécanismes nouveaux. La première station hydro-électrique complètement automatique fut installée aux États-Unis en 1917. Les raffineries de pétrole sont devenues très rapidement entièrement automatiques.

Dans le domaine des machines-outils, les machines-transferts, ensemble de machines à travers lesquelles avancent automatiquement les pièces à usiner, ont fait leur apparition. Elles valent aussi bien pour les opérations d’usinage que pour celles de presse, de fonderie, de forge, de montage-assemblage, enfin pour toutes les opérations concourant à l’exécution complète d’une pièce et à sa livraison. L’automatisme est réalisé entre plusieurs machines spéciales, c’est-à-dire le déplacement automatique des pièces et leur mise en position d’une machine à une autre, chacune de ces machines devenant alors un élément ou une «station» de la machine-transfert. On peut envisager le passage automatique d’une machine-transfert à une autre, et obtenir ainsi une usine complètement automatisée. À l’usine Ford de Cleveland, un ensemble long de 470 mètres comprend une file de 42 machines-robots accomplissant 530 opérations distinctes.

Le progrès des machines-calcul a été parallèle dans le temps, pour aboutir, au moment de la Seconde Guerre mondiale, aux machines électroniques. La machine de Pascal (1642) n’était qu’un simple assemblage de roues dentées. Des perfectionnements lui furent apportés durant tout le XVIIIe siècle, mais c’est seulement au XIXe siècle que Thomas, de Colmar, parvint à faire exécuter en série une machine à calculer pouvant être mise à la disposition des industriels et des financiers. En 1880, H. Hollerith fait faire un pas de plus aux calculatrices avec la carte perforée. Il faut attendre 1940 pour que l’électronique puisse donner un nouveau type de machines, type dont le développement a été considérable. L’ordinateur est né.

C’est aussi à l’électronique que l’on doit les systèmes modernes de régulation et de programmation: établissement d’un programme de travail, indispensable dans des machines où se réalisent des opérations multiples, contrôle constant des normes, physiques ou chimiques, et rétablissement d’une «chaîne» normale. L’électronique constitue en fait le dernier-né des mécanismes. Dans les laminoirs continus, qui sont parmi les plus récentes des grandes machines métallurgiques, l’épaisseur de la tôle est constamment contrôlée tout au long de l’opération.

Dans ce nouveau système technique, automatisation et électronique, intimement liées, constituent les deux faces essentielles du machinisme. Avec l’atome, c’est là le stade le plus avancé de la technique contemporaine.

Machinisme et société

Les problèmes humains du machinisme industriel ont été mis en vedette il y a quelques années. Si les développements les plus récents du machinisme les rendaient particulièrement aigus, ils n’en ont pas moins existé depuis fort longtemps. Dès l’Antiquité, on a prétendu que l’esclavage avait en quelque sorte bloqué les progrès d’un machinisme en puissance, celui des mécaniciens de l’école d’Alexandrie. Si les navettes se mettaient en marche d’elles-mêmes..., déclarait déjà Platon. Il semble qu’il y ait eu là un faux problème: le travail des esclaves revenait infiniment plus cher que celui d’une machine. Et l’on voit un poète vanter au contraire le moulin à eau qui libère les femmes d’un travail pénible.

Au Moyen Âge, une autre idée se fait jour, qui persistera longtemps: la machine ne peut atteindre la perfection du travail humain. C’est ainsi que l’on voit, à la fin du XIIIe siècle, interdire les fils filés au rouet pour les draps de qualité, au XVe siècle encore prohiber les foulons hydrauliques. Il n’est pas rare de voir de nos jours des étiquettes portant cette mention: «entièrement fait main», destinée à attirer une certaine clientèle.

C’est au XVIe siècle que paraissent se poser les véritables problèmes sociaux du machinisme. Le plus important est celui qui concerne un éventuel chômage provoqué par la machine. Il semble que les premières manifestations de cette opposition ouvrière à la machine soient les grèves d’imprimeurs lyonnais du milieu du XVIe siècle, grèves qui auraient eu pour origine des perfectionnements apportés aux presses et provoquant une réduction de la main-d’œuvre.

À la fin du même siècle, on signale les premiers bris de machines, en particulier avec la mise en service de la machine à tricoter les bas de Lee: l’inventeur aurait été jeté à l’eau. De la fin du XVIe siècle au XIXe siècle, les exemples de luddisme ont été nombreux. Ils se sont multipliés à partir du XVIIIe siècle, avant de diminuer considérablement à partir du milieu du XIXe siècle.

Le fractionnement du travail entraînant la lassitude de l’ouvrier n’était pas le seul fait de la machine: il pouvait exister dans une division du travail manuel tel que le décrit Adam Smith à la fin du XVIIIe siècle. Mais si l’on ajoute à cela des cadences plus rapides, et par conséquent une fatigue accentuée, caractéristiques d’un certain machinisme, celui des années situées entre 1880 et 1940, on comprend alors les réticences des organisations ouvrières.

L’automatisation supprimait incontestablement les inconvénients psychologiques et physiques des machines de l’âge précédent. Le chômage technologique n’en demeurait pas moins pour certains une menace grave. Les syndicats américains ont souligné de façon très ferme les dangers d’une situation qui paraissait évoluer rapidement. La disparition de catégories entières d’ouvriers, la réduction progressive, et rapide, des besoins en main-d’œuvre dans certaines industries où l’automatisation était très développée ne sont pas les moindres difficultés d’une technique en pleine transformation dont les répercussions sur les structures sociales sont indéniables.

2. Sociologie du machinisme

Les réseaux techniques et l’économie

Les populations de machines

Toute réflexion économique et sociale ne peut aujourd’hui s’exercer efficacement qu’à partir d’une connaissance détaillée du parc de machines disponibles, qu’on peut appeler population de machines, donnant lieu à une véritable démographie des machines (qui entre elle-même dans une démographie générale des objets). Cet ensemble peut être qualifié de démographique, car il répond à des comportements qui, bien qu’ordonnés par les êtres humains, présentent des traits similaires à ceux de l’espèce humaine elle-même: fécondation, nuptialité, naissance (fabrication); longévité (usage); mort (usure, obsolescence); renouvellement (remplacement). Ces caractéristiques générales ont servi de point de départ intuitif et implicite à la réflexion des économistes depuis le XVIIIe siècle européen, menée dans plusieurs directions.

Une première distinction s’imposait entre la production de masse et la production unitaire ou peu nombreuse (séries longues ou courtes, prototypes). Les lois économiques de la production pouvaient prendre alors une valeur générale, s’appliquant à des masses d’objets standardisés, indéfiniment reproductibles, et à des moyens mécaniques multipliant les énergies naturelles.

Une seconde distinction entre moyens de production et moyens de consommation (machines et objets finaux) prenait aussi une signification fondamentale. Toute une classe d’objets (des outils aux machines) étaient considérés techniquement comme moyens, même s’ils étaient produits pour la même fin que les autres (recherche d’un profit). Un certain équilibre était nécessaire entre ces deux ordres de moyens.

La classe des machines s’est étendue à tous les domaines où s’exerce l’activité et le comportement des êtres humains: production d’objets solides, fluides ou gazeux, agriculture, matière vivante, communications et transports, élaboration, manipulation et transmission de signes et de symboles. Ainsi, les machines (miniaturisées ou géantes) interviennent aussi bien dans la production d’objets matériels que dans celle des services dont ces objets sont le support, et dans l’usage final des objets produits.

Comme les services supposent l’usage d’objets, et que les objets de consommation finale supposent aussi l’usage qui en est fait, il en résulte que la consommation devient mécanisée presque à l’égal de la production.

Ces différentes caractéristiques ont étendu la prolifération des machines au point d’en faire une population d’objets de densité et de diversité croissantes sans lesquelles les populations humaines seraient aujourd’hui privées des modes d’existence les plus caractéristiques de la civilisation moderne, technique.

Le travail intégré, producteur de valeur

La prolifération des machines et l’extension de leur champ d’application ont conduit les premiers économistes européens, dès le XVIIIe siècle, à s’interroger sur la portée économique de ces phénomènes. Délaissant la réflexion philosophique, ils ont d’abord circonscrit les problèmes nouveaux posés par un mode de production qui introduisait entre l’artisan et son produit un réseau intermédiaire de machines plus ou moins complexes et mobiles.

Les premiers économistes étaient avant tout préoccupés par les rapports instaurés naturellement entre les formes des populations humaines et les quantités de biens dus au labeur des agriculteurs et artisans. Ceux qui suivirent comprirent vite que ces rapports se compliquaient par l’introduction d’une population croissante de machines productives à grande puissance, plus précises que l’homme, et capables de répéter indéfiniment et rapidement le même mouvement. Ils en conclurent que le développement de machines perfectionnées entraînait d’abord une division du travail d’un type nouveau, au niveau des ateliers, des entreprises et même des nations.

Cette division ou séparation se manifestait sous plusieurs formes. La principale concernait la structure de l’atelier dans l’entreprise. L’objet à produire était décomposé en pièces particulières dont chacune donnait lieu à un processus de fabrication distinct, par outil ou par machine. Convenablement synchronisés, mus par une même source d’énergie mécanique, ces processus divisés, parcellisés, concouraient à la fabrication d’un objet unique. Cette division technique se prolonge dans une division des tâches de l’ouvrier, elle-même liée, à plus grande échelle, à une division sociale qui maintient les opérateurs dans la dépendance du système global des classes. L’économie politique établit aussi que la division du travail due à l’emploi généralisé de machines conduisait à une plus grande productivité , c’est-à-dire à un volume de production accru par unité de temps de travail (calculée en heures-hommes).

Par suite, l’accroissement de productivité posait aux économistes un second problème, celui des risques de chômage . Les machines pouvaient opérer mieux et plus vite que les ouvriers. Elles pouvaient aussi les remplacer, soit qu’ils fussent alors en surnombre, soit qu’elles se substituassent à leur manque. D’autre part, le marché devait absorber une production croissante. Les fluctuations de l’emploi vinrent alors au premier plan de l’économie politique. Les uns n’y voyaient de remède que le laissez-faire. Les autres – les socialistes – revendiquaient une organisation de l’emploi qui pût pallier les effets des crises de surproduction. Les uns et les autres comprenaient que l’extension continue des systèmes mécaniques entraînait des fluctuations de l’emploi qui devaient se trouver au centre de l’analyse économique nouvelle.

À l’analyse optimiste d’Adam Smith répondit le constat plus pessimiste de Ricardo: la généralisation du machinisme, c’est-à-dire désormais de l’essence même de l’industrie, devait provoquer un rejet de masses ouvrières dépossédées de leur ancien métier et incapables de retourner à l’agriculture. Après avoir absorbé des masses paysannes libérées par l’accroissement de la productivité agricole, les usines en rejetaient le surplus rendu disponible par la mécanisation.

Cette évolution posait en même temps aux économistes une question beaucoup plus grave: si, comme le pensaient les anciens Grecs, la Chine ou l’Égypte antique, dont les physiocrates reprirent la philosophie, seule l’activité naturelle, c’est-à-dire l’agriculture, qui aménage une fonction créatrice de la nature, peut être productrice de valeur en augmentant l’ensemble des valeurs produites par la société, que penser de la fonction des machines qui ne font que transformer des valeurs déjà existantes à partir de leur forme brute? Autrement dit, une nouvelle distinction s’imposait entre travaux productifs et travaux improductifs. Smith fut l’un des premiers à poser clairement le problème en ramenant le caractère productif de n’importe quel système économique au critère commun du travail . Que la terre, l’eau, ou la machine façonnant les matières premières soit le moyen de production considéré, elles ont ceci de commun qu’elles ne produisent aucune valeur, économiquement parlant, sans qu’il ne s’y applique une certaine quantité et qualité de travail humain. L’outillage mécanique représente ce que Marx appellera le «travail mort», accumulé et figé en outillage. Mais la terre le représente aussi, tant qu’elle n’est pas travaillée, du moins dans les civilisations évoluées. Le «travail vivant», c’est l’énergie et la capacité de travail humain appliquées à un objet quelconque. Dans ces conditions, les machines (l’industrie) sont productrices de valeur à l’égal de la terre ou des mers, à condition qu’y soit appliqué un certain quantum de travail humain, directement ou même, dans certaines conditions d’utilité, indirectement.

L’économie politique, classique ou bourgeoise, ajoutait que l’industrie comme l’agriculture n’avaient d’ailleurs pas seulement besoin de travail humain pour produire des valeurs échangeables, mais aussi de capitaux et de personnel de gestion, c’est-à-dire de plusieurs «facteurs de production». Mais comme les capitaux accumulés sont essentiellement fondés (et garantis) par les moyens de travail que sont les machines de production et le sol, dont la valeur provient du travail qui les a créés, il en résulte qu’en définitive c’est le travail, l’opération vivante, qui reste à la base de toute création de valeur.

L’extension du système industriel, des moyens mécaniques (y compris, par élargissement du terme, les processus chimiques et biologiques contrôlés) devait toutefois poser un problème plus complexe encore à l’économie: celui du transfert de valeur d’un système à l’autre. L’objet façonné par une machine et transmis à une autre transmet-il du même coup la valeur qu’il représente, de sorte qu’au cours d’une séquence d’opérations par des machines successives la valeur de l’objet en cours de fabrication s’accroisse? La question se pose surtout quand les séquences d’opérations se font automatiquement à partir de la matière première jusqu’au produit fini.

La réponse de Marx, conforme à l’analyse pratique des entreprises, est que l’objet n’acquérant sa valeur (d’échange) qu’au moment où il est vendu sur le marché (même s’il s’agit d’un produit brut ou semi-fini), une séquence de transformation, automatique ou non et aussi longue qu’on voudra, ne modifie pas la valeur de l’objet produit. Ce qui la modifie, et l’augmente au moment où elle est réalisée sur le marché, c’est la valeur des machines de production dans la mesure où du travail humain y a été appliqué. Le rapport entre la valeur de l’outillage et la valeur du travail (c’est-à-dire des salaires versés à l’ouvrier), qu’on appelle «composition organique du capital», devient alors la structure fondamentale de l’entreprise et dicte, au moins en théorie, ses prix de vente.

Le machinisme d’aujourd’hui

Les phénomènes généraux qu’on vient de rappeler sont-ils modifiés par les formes prises récemment par la mécanisation?

On a déjà noté qu’aujourd’hui le terme de machine peut être appliqué à une gamme très variée de moyens . On peut dire que tout mode d’activité quantifié et contrôlé dans ses «intrants» et ses «extrants» peut être qualifié de machine. On en revient ainsi au sens originel que les Grecs avaient donné à 猪兀﨑見益兀: un moyen artificiel et réglé d’arriver à une fin, un procédé codifié pour modifier un rapport entre parties, et, par extension, une invention, un expédient, une ruse, un artifice, une «machination». La forme, l’art, la profession qui permettent l’usage de ces moyens, c’est la 精﨎﨑益兀. Aujourd’hui, aucun domaine de la vie physique et sociale n’échappe à un mode quelconque de mécanisation, auquel l’usage de l’électricité, puis celui de l’électron ont donné une extension immense. Dans le domaine de l’énergie comme dans celui de la fabrication et des transports, les machines sont de plus en plus groupées en systèmes continus et autoréglés (automation). L’interdépendance de tous ces systèmes au cours des processus de fabrication et d’utilisation tend à constituer les ensembles industriels en réseaux plutôt qu’en unités discontinues et bien distinctes. Il en résulte que se forment peu à peu, conjointement aux réseaux de relations entre personnes et groupes qui constituent la vie sociale, des réseaux d’infrastructure technique dont l’autonomie de comportement ne pose plus alors seulement des problèmes économiques difficiles, mais aussi des problèmes sociaux significatifs de la crise d’une civilisation désormais planétaire.

Les machines dans la cité technicienne

La sociologie des systèmes mécaniques

La prolifération des machines atteint aussi bien la vie quotidienne que le régime de propriété et le pouvoir.

Sans doute est-ce en premier lieu comme simple phénoménologie de la vie quotidienne que la population perçoit les effets d’un machinisme généralisé. Dans le domaine de la consommation (usage final), chacun est amené à utiliser des mécanismes plus ou moins automatisés, miniaturisés ou étendus. Le distributeur automatique, les machines à laver, l’électrophone, la télévision, tous les «gadgets» de la voiture automobile, de l’habitation, de l’alimentation, de la «robotisation» de la vie courante ont surtout attiré l’attention sur le règne généralisé des machines et sur les contraintes qu’il fait peser sur la liberté des comportements. Les ordinateurs, ou calculatrices électroniques, sont venus synthétiser tous les avantages mais aussi toutes les contraintes attendues d’un mécanisme en s’attaquant au calcul et au raisonnement. Avec l’intervention des ordinateurs (de gestion et de production), un nombre croissant d’activités peuvent être programmées au titre de l’information qu’elles impliquent ou qu’elles contiennent. Cette réduction générale des activités à la trame commune des cartes perforées ou des bandes magnétiques fait de l’ordinateur une machine qui commande à d’autres machines, une «pensée artificielle» qui se substitue à la pensée humaine, ou du moins supplée à ses défaillances, à son imprécision et à sa fatigue.

L’automation et l’informatique, maîtresses désormais du système industriel dans ses éléments essentiels, ont en même temps accoutumé à une façon nouvelle de concevoir les ouvriers, qu’on appelle des opérateurs, en rapprochant leur travail d’un service: contrôler, rectifier, surveiller, réparer constitue un nouveau type de relation avec les machines, encore que l’autocontrôle de nombreux systèmes soit déjà à l’ordre du jour. Cette évolution, bien qu’elle soit encore loin d’atteindre tous les systèmes industriels, préfigure toutefois ce qu’on peut attendre de l’avenir en ce domaine. Socialement, les métiers classiques sont peu à peu supplantés par des fonctions mobiles , par des postes interchangeables. La notion de profession devient de plus en plus difficile à définir en dehors des cadres de fonctionnement de l’entreprise où elle s’exerce. C’est l’occasion de conflits qui mettent en cause toute une série de structures sociales fondamentales, depuis les formes de l’enseignement (enseignement continu, recyclages) jusqu’aux modes d’action des syndicats et aux objectifs des associations corporatives, y compris la vie de famille (perturbée par les décalages d’horaires).

L’extension du pouvoir technique va bien au-delà de cette phénoménologie et atteint les fondements mêmes des sociétés, leur régime de propriété et leurs formes politiques de direction. Aujourd’hui, on ne peut plus douter que l’intervention croissante de l’État dans la marche économique, la planification de l’activité, l’emprise du secteur public soient liées à l’extension et à la ramification de plus en plus poussées des grands systèmes industriels.

En ce qui concerne le régime de propriété, on voit que l’intégration des grands systèmes industriels tend à accentuer la formation de gigantesques entreprises, privées et publiques, nationales et internationales, qui sont des oligopoles, ou même des monopoles. L’État se rend de plus en plus souvent propriétaire des grands moyens de production d’énergie, de machinerie industrielle, de transports et de communications. En U.R.S.S., sous l’étiquette «socialiste», tout l’équipement industriel du pays appartient à l’État, censé représenter la population. Ailleurs, dans les pays capitalistes ou dans le Tiers Monde mal équipé, l’État s’est aussi approprié de grands secteurs industriels, ou tout au moins les contrôle d’assez près. Il y a à cette évolution des raisons politiques ou purement économiques (telles que le souci de fournir certains services à prix modérés, ou d’absorber des dettes trop lourdes pour l’entreprise privée), mais il n’est pas douteux qu’une raison technologique sous-tend ces volontés politiques et économiques (et aussi militaires). Les réseaux de transport ferroviaires, aériens et fluviaux, la production d’énergie atomique, l’outillage des mines, les télécommunications et l’informatique, par exemple, supposent une concentration des moyens d’équilibre en système fortement centralisé, tel qu’aucune entreprise privée ne parvient à en assurer seule la gestion.

L’interconnexion, à l’échelle internationale, de certains réseaux pousse aussi à la constitution d’entités internationales comme le Marché commun de l’Europe de l’Ouest ou le Comecon de l’Europe de l’Est. L’occupation de l’espace interplanétaire par des satellites artificiels et des fusées pose les mêmes problèmes à l’échelle planétaire. Si l’on a pu dire que certains modes de traction animale ont contribué fortement, dès le Moyen Âge européen, à la constitution d’États (monarchiques) centralisés, il apparaît que l’informatique, qui est maintenant le moyen universel de contrôler et d’ordonner l’ensemble des productions, pousse à la constitution d’ensembles géants. Cette tendance a conduit en même temps à la recherche nouvelle de décentralisation par autonomie relative des parties, ce qui ne va pas sans conflits de toutes sortes.

La tendance à planifier les systèmes de production et de consommation, à l’échelle nationale ou régionale, de façon plus ou moins souple, est aussi liée à la forme technique intégrée des réseaux de production. Les tableaux intrant-extrant des relations interindustrielles (L. A. Leontiev) ont habitué les économistes, puis les sociologues, à concevoir l’interconnexion quantifiée (en nature, en valeur-coûts, en quanta de travail) des productions et des consommations comme une grille générale qui permet seule une planification significative de la production et de la reproduction.

La planification est essentiellement un moyen d’ordonner et de régler le flux de production d’un ensemble de machines, dans des conditions d’utilisation optimale. Cette planification conduit donc à la projection de modèles de croissance, liés à la productivité accrue de ces machines.

La science, moyen de production

Le soubassement technologique des sociétés industrielles développées met en valeur la recherche scientifique, elle aussi planifiée, comme une composante essentielle de la vie sociale. Les changements permanents dans le sens de l’accroissement de productivité, de l’automation, de l’autocontrôle, de la fiabilité, de la miniaturisation poussent à l’entretien et à l’extension de laboratoires de recherche, de contrôle, d’applications, qui fondent souvent les recherches théoriques dites fondamentales avec les applications pratiques. Les bureaux d’étude, naguère rares et isolés, font maintenant partie intégrante des systèmes industriels, et en deviennent parfois la pièce essentielle. Le machinisme contemporain, qu’il soit mécanique, chimique, électronique, voire biologique, tend en effet de plus en plus à dépendre du perfectionnement constant des méthodes de mesure, de détection, de calcul et de raisonnement mathématique et logique. Ces méthodes, plus ou moins formalisées et codifiées, deviennent d’ailleurs elles-mêmes l’équivalent de machines intellectuelles artificielles. Une hiérarchie nouvelle s’instaure ainsi dans le monde des ingénieurs, techniciens et savants, une partie de leurs travaux pouvant être réduits, en fonction même de leur caractère mécanique, à des routines, tandis qu’une autre relève de l’innovation, du perfectionnement et de l’invention. Ce sont le plus souvent des contraintes économiques et des impératifs de coût qui limitent alors des possibilités en principe illimitées.

La mécanisation comme politique

Toute cette évolution n’a pas manqué de susciter des réflexions pessimistes sur la fonction moderne des machines, considérée comme responsable d’une politique couramment qualifiée de technocratique. Le caractère contraignant des impératifs technologiques de la vie sociale est en effet si marqué que l’on peut craindre que les détenteurs du pouvoir technique ne s’identifient aux détenteurs du pouvoir économique et politique. L’informatique, en particulier (cette «pensée de la pensée», 益礼兀靖晴﨟 益礼兀靖﨎諸﨟 pour reprendre à son propos la formule d’Aristote), semble faire peser sur la société humaine une menace constante: créer une sorte de duplication informatique dont les individus réels ne seraient plus que l’ombre. Détenir l’information, avec ce luxe de détails où elle descend maintenant, ce peut être l’occasion de disposer des connaissances, d’en contrôler la diffusion, la centralisation, la manipulation et, en définitive, d’atteindre le secret de la détermination de l’opinion: savoir susciter des réactions statistiquement distribuées.

Il est indéniable que l’extension du machinisme aux formes du calcul, du raisonnement et de l’enregistrement des données comporte en puissance la possibilité de disposer des individus et des groupes d’individus comme simples termes de référence. La politique ne serait plus alors qu’un simple jeu avec ces termes, une combinatoire fondée sur la recherche d’optimums de comportement à partir de données statistiques. Toutefois, cette perspective se heurte à d’autres données dont elle ne parvient pas à rendre compte clairement. Les unes confirment le fait qu’en définitive les techniciens (ou les technocrates) sont loin d’être en possession indiscutée des appareils économiques dont ils assurent la gestion courante. Les décisions d’investissements, le recours du verdict populaire (élections de divers types) leur manquent. Et à défaut de ces moyens décisifs, leur savoir reste en quelque sorte impuissant en dehors de la sphère des applications. Ce savoir est d’ailleurs de plus en plus soumis aux règles qu’ils appliquent eux-mêmes à ses conséquences pratiques, c’est-à-dire que lui aussi se «mécanise». La propriété de l’appareil industriel et des capitaux qu’il représente reste la condition sine qua non du pouvoir sur celui-ci, et il est bien rare que les techniciens de l’entreprise en disposent, qu’ils soient au service des détenteurs authentiques (privés) des capitaux investis, ou à celui de l’État. On peut même se demander si, contrairement à une opinion très répandue, l’extension du parc des machines ou outillages industriels et l’accroissement corrélatif du nombre des techniciens et ingénieurs qui en contrôlent le fonctionnement ne tendent pas à déposséder peu à peu ces personnels de certaines prérogatives que leur assuraient les caractéristiques de l’ancien machinisme. Les fonctions des «technocrates», si l’on y regarde de près, tendent, elles aussi, à se mécaniser, à s’automatiser, à se soumettre à des règles d’intervention codifiées, en perdant une bonne partie de leur caractère d’autonomie et d’initiative, et, par suite, de leur pouvoir. C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles nombre de techniciens et d’ingénieurs rejoignent les ouvriers, salariés comme eux, dans les pratiques revendicatives (grèves, manifestations, etc.).

D’autre part, la mécanisation des décisions s’appuie en définitive sur des données de caractère statique. Les projections et plans perspectifs (avec des objectifs non impératifs) restent soumis à nombre d’aléas. Le mouvement réel, la dynamique concrète des transformations leur échappent. L’efficacité et la réussite des méthodes technocratiques se trouvent ainsi dévalorisées aux yeux de l’opinion, même mal informée ou saturée de credo tirés de l’infaillibilité postulée du corpus des machines.

On peut donc considérer que la direction politique des États et les oppositions politiques qu’elle suscite peuvent trouver dans l’arsenal d’une civilisation technique de quoi entretenir ou renforcer les moyens de s’assurer la prédominance, sans qu’elles soient modifiées dans leur essence. Les critiques, le harcèlement et même les rébellions qu’affrontent les pouvoirs politiques dans les pays industriels les plus évolués (par exemple les États-Unis d’Amérique) révèlent le double rôle que joue la technicisation de la vie publique et privée, de la consommation comme de la production. D’une part, elle accentue l’emprise des détenteurs du potentiel productif sur la vie sociale, mais de l’autre et du même coup, elle met à la disposition de masses croissantes de la population des moyens techniques de connaissance, de réaction et d’intervention qui conservent toute leur efficacité quand ils se tournent contre les pouvoirs publics.

Une philosophie des machines Depuis deux siècles les économistes, les philosophes et les politiques se sont consacrés à élucider le sens que prend une société où les machines prolongent, en en multipliant l’efficacité, les capacités naturelles et éduquées de l’homme. Hegel estimait que les machines, quelles qu’elles soient, quand même elles deviendraient automatiques au point de remplacer tout à fait l’homme, ne pourraient jamais posséder l’autonomie, l’autodétermination. Le rapport réciproque entre mécanismes, selon lui, ne peut être que communication immédiate, simple transmission, privée du passage au contraire, non dialectique. Karl Marx voyait plus loin en écrivant, dès 1850, qu’«un système automatique de machinerie, mû par un automate, force motrice qui se meut elle-même, consiste en un grand nombre d’organes mécaniques et intellectuels, si bien que les ouvriers eux-mêmes n’en sont que les articulations conscientes [...]. La machine, qui possède l’habileté et la force à la place de l’ouvrier, est elle-même un virtuose doué d’une âme représentée par les lois mécaniques qui agissent en elle, et qui, pour maintenir son automouvement constant, consomme du charbon, de l’huile, etc., comme l’ouvrier consomme des aliments (matières instrumentales).»

D’après Hegel, et bien d’autres après lui, l’opérateur humain jouit donc vis-à-vis des machines d’un privilège inaliénable, par constitution, celui de la liberté. Marx estime que ce privilège est réduit à rien depuis que le travail vivant est entièrement soumis au travail mort (la machinerie-capital) et que l’œuvre de la liberté consiste à s’émanciper de cette tutelle. De nombreux philosophes modernes considèrent que cette tentative est vouée à l’échec, car envisager la nature d’un point de vue instrumental , c’est déjà mettre dans l’engrenage le doigt qui emmènera tout le corps à l’asservissement. La technologie moderne, soutient par exemple Herbert Marcuse, n’est pas neutre et ne saurait l’être, par nature: «L’a priori technologique est un a priori politique dans la mesure où la transformation de la nature entraîne celle de l’homme et dans la mesure où les «créations faites par l’homme» proviennent d’un ensemble social et où elles y retournent.» De ce point de vue, c’est le rationalisme positiviste lui-même qui serait responsable des phénomènes de domination et d’asservissement imposés par la technologie moderne. Cette vue, contestée d’un autre côté (par exemple par le sociologue Marshall McLuhan), peut sembler justifiée par la diffusion croissante du thème de l’aliénation comme caractéristique conflictuelle de toutes les sociétés d’aujourd’hui.

machinisme [ maʃinism ] n. m.
• 1741; de machine
1Vx Philos. Doctrine des animaux-machines de Descartes. mécanisme.
2(1808) Emploi des machines; généralisation de cet emploi en remplacement de la main-d'œuvre. Machinisme agricole. Le machinisme, base de la grande industrie, s'est développé au XIX e siècle.

machinisme nom masculin (de machine) Emploi généralisé de machines substituées à la main-d'œuvre.

machinisme
n. m. Généralisation de l'emploi de machines en remplacement de la main-d'oeuvre.

⇒MACHINISME, subst. masc.
A. — Système technique de production, qui s'instaure lorsque les forces productives ont atteint un certain niveau de développement, et qui repose sur l'emploi des machines (v. ce mot I A 1 a); généralisation et prolifération de l'emploi des machines. Machinisme industriel; avènement, développement, expansion du machinisme. La merveille du machinisme, ce serait de se passer d'hommes. Cherchons des forces qui, une fois mues par nous, puissent agir sans nous (MICHELET, Peuple, 1846, p. 170). Ce n'est pas tant la nature du travail, qui est révoltante dans le régime capitaliste; ce sont les conditions faites au travail. Et ce n'est pas au machinisme en soi que j'en ai, bien sûr; mais, à la façon dont une classe privilégiée l'exploite pour son seul avantage (MARTIN DU G., Thib., Été 14, 1936, p. 156). C'est grâce au développement du machinisme que s'est opérée l'industrialisation capitaliste. Il repose en effet sur un progrès technique pratiquement ininterrompu et en retour il le suscite (BOUV.-IBARR. 1975):
.... il est monstrueux qu'elle doive encore aller à l'atelier alors que le machinisme permettrait à tous les hommes de ne travailler que pendant leur jeunesse, à une tâche de leur choix, joyeusement, si les bourgeois ne freinaient pas le progrès technique afin d'être les seuls à en tirer profit.
VAILLAND, Drôle de jeu, 1945, p. 73.
B. — 1. Fonctionnement mécanique, comparable à celui d'une machine par son côté inhumain. Pour des semaines, des mois, des années, nos soldats, immobiles dans des trous, sont réduits au rang de terrassiers (...). Ils eussent dû s'anéantir dans la boue et dans le pur machinisme, mais ils pensent (BARRÈS, Fam. spir., 1917, p. 5).
2. HIST. DE LA PHILOS. Théorie des animaux-machines de Descartes. Le système de Descartes sur le machinisme des bêtes n'est qu'un roman très ingénieux (CHÊNEDOLLÉ, Journal, 1818, p. 96). Il est facile de railler aujourd'hui ce machinisme, simplification grossière et ingénument détaillée (VALÉRY, Variété IV, 1938, p. 224).
Prononc. et Orth.:[]. Att. ds Ac. 1935. Étymol. et Hist. 1. 1741 «doctrine qui considère les animaux comme des machines» (MAIRAN, Éloge du card. de Polignac ds Éloges des Académiciens de l'Académie Royale des Sciences, 1747, p. 77); 2. 1808 «emploi des machines, des mécaniques» (BOISTE qui cite SABATIER). Dér. de machine; suff. -isme. Fréq. abs. littér.:70. Bbg. DUB. Dér. 1962, p. 36.

machinisme [maʃinism] n. m.
ÉTYM. 1742; de machine.
1 Vx. Philos. Doctrine des animaux-machines de Descartes. Mécanisme.
2 (1808). Emploi des machines; généralisation de cet emploi en remplacement de la main-d'œuvre. || Développement du machinisme au XIXe siècle. || Pénétration du machinisme dans la société (→ Cadre, cit. 10). || Le machinisme, base de la grande industrie. Industrie. || Capitalisme et machinisme. || Crise (cit. 9) économique due au machinisme et à la concentration industrielle. || Critique philosophique et économique du machinisme (→ Automate, cit. 7).
1 Quand on fait le procès du machinisme, on néglige le grief essentiel. On l'accuse d'abord de réduire l'ouvrier à l'état de machine, ensuite d'aboutir à une uniformité de production qui choque le sens artistique. Mais si la machine procure à l'ouvrier un plus grand nombre d'heures de repos, et si l'ouvrier emploie ce supplément de loisir à autre chose qu'aux prétendus amusements, qu'un industrialisme mal dirigé a mis à la portée de tous, il donnera à son intelligence le développement qu'il aura choisi (…) Sans contester les services qu'il a rendus aux hommes en développant largement les moyens de satisfaire des besoins réels, nous lui reprocherons d'en avoir trop encouragé d'artificiels, d'avoir poussé au luxe, d'avoir favorisé les villes au détriment des campagnes (…) et transformé les rapports entre le patron et l'ouvrier, entre le capital et le travail.
H. Bergson, les Deux Sources de la morale et de la religion, p. 327.
2 Il est hors de doute que, dans une certaine mesure, le machinisme a amélioré le bien-être général.
Daniel-Rops, le Monde sans âme, p. 108.
3 (…) l'apparition du machinisme (en Angleterre au XVIIIe s.) eut des causes d'ordre général : 1o L'une des causes est le progrès de la division du travail (…) 2o Une seconde cause profonde du machinisme doit être cherchée du côté de l'extension des débouchés, et des progrès du commerce.
Pirou et Byé, Traité d'économie politique, t. I, p. 35-36.
4 Pour un homme d'aujourd'hui, les U. S. A. offrent un des plus beaux spectacles du monde. Ce machinisme intensif fait penser à l'industrie prodigieuse des hommes de la préhistoire. Quand on rêve dans la carcasse d'un gratte-ciel ou dans le pullman d'un rapide américain, on découvre immédiatement le principe de l'utilité.
B. Cendrars, Moravagine, Œ. compl., t. IV, p. 183.
3 Littér. et rare. Caractère mécanique, automatique. Machinal.
5 (…) dès que Bloch apparaissait, la signification de sa physionomie était changée par un redoutable monocle. La part de machinisme que ce monocle introduisait dans la figure de Bloch la dispensait de tous ces devoirs difficiles auxquels une figure humaine est soumise, devoir d'être belle, d'exprimer l'esprit, la bienveillance, l'effort.
Proust, le Temps retrouvé, Pl., t. III, p. 953.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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